un exemple maori de la philia
Si le mot philia désigne cette solidarité
amicale qui fonde les collectivités, l’histoire
d’une petite communauté autochtone néo-zélandaise
isolée, désœuvrée et menacée
de perdre son école - mais puisant dans ses
valeurs et sa sagesse ancestrale le courage de porter
ses enfants vers l’économie du savoir
- en est l’incarnation.
L’action se déroule dans une région
isolée de l’île au Nord de la Nouvelle-Zélande,
dans la vallée Whirinaki située près
de la forêt du même nom. Elle met en vedette
la communauté de Te Whaiti Nui-a-Toi formée
de Maoris du peuple Ngatiwhare et de pakeha, Néo-zélandais
de descendance européenne. Jusque dans les
années 1980, l’économie de cette
petite communauté reposait presque exclusivement
sur l’exploitation forestière. Mais la
forêt Whirinaki est l’une des plus imposantes
et des plus précieuses forêts pluviales
indigènes de notre planète. Elle s’est
donc retrouvée sur la liste des forêts
protégées, au détriment des habitants
de Te Whaiti qui ont vu leur taux de chômage
grimper à 99%!
L’école primaire de Te Whaiti est perhée
sur la colline Poukuru, un site inspirant que les
Ngatiwhare ont jugé digne d’accueillir
une maison d’éducation. Pourtant, en
1996, son existence a été remise en
question quand les inspecteurs du ministère
néo-zélandais de l’Éducation
(Education Review Office ou ERO) ont relevé
de multiples manquements à leurs critères:
le programme n’était pas couvert, il
n’y avait pas de procédures d’évaluation,
la gestion était dans une mauvaise passe, etc.
La communauté de Te Whaiti, d’abord privée
de son gagne-pain, est maintenant menacée de
perdre son école: l’avenir s’annonce
très sombre. Laissée à elle-même,
la petite société doit se mobiliser
toute entière pour se sortir du pétrin.
Comme Genevieve Doherty, la directrice de l’école,
en témoigne: «Nous avons réalisé
qu’avant de pouvoir changer quoi que ce soit,
nous devions nous changer nous-mêmes».
Plutôt que d’engager à grands frais
des spécialistes de l’extérieur
et de gaspiller ses précieuses ressources financières,
la communauté de Te Whaiti a donc choisi de
retrouver ses connaissances ancestrales, d’explorer
ses propres talents, de les mettre à profit
et d’aller chercher les compétences qui
lui manquaient. Les résultats de cette introspection
et de la participation de toutes les générations
sont révolutionnaires.
La transformation de Te Whaiti
Une brève incursion dans l’histoire
et les légendes des Ngatiwhare nous aidera
à comprendre leur wairua (esprit): «C’est
par sa sagesse collective qu’une société
atteint le bien-être collectif». En redécouvrant
ses racines, la communauté de Te Whaiti a recommencé
à vivre. (voir encadré)
Plusieurs générations avant l’importante
migration des Maoris vers Aotearoa (la «Terre
du long nuage blanc»), ce pays qu’on appelle
aujourd’hui Nouvelle-Zélande fut visité
par Toi, un explorateur pacifique et courageux, qui
y trouva les «descendants du doux peuple»
ou Te Heke a Maruiwi, plus tard nommés Te Tini
o Toi (la multitude de Toi) ou Marangaranga. Ils formaient
une société intelligente, ingénieuse,
travaillante et pacifique. Leur ordre social était
très raffiné et ils possédaient
une connaissance profonde de leurs interrelations
avec la nature. Toi était un puissant leader
en temps de paix. Il savait que la vraie force réside
dans l’esprit. Par le partage des connaissances,
il permit aux communautés de se développer
dans un environnement difficile. Partout où
il passait, il laissait des sociétés
fortes qui échangeaient leurs arts, leurs technologies,
leur sagesse collective et leurs ressources les unes
avec les autres. Malheureusement, la logique de guerre
leur était étrangère et elles
furent facilement défaites et assimilées
par les Maoris. Cependant, selon la légende,
la fille de Toi, Hineruarangi, fut envoyée
sous la forme d’un oiseau aquatique vivre dans
le canyon de Te Whaiti Nui-a-Toi, pour être
la kaitiaki (gardienne) de la forêt Whirinaki,
de la nature, ainsi que de la sagesse et des valeurs
de son peuple. Malgré de nombreuses guerres
de clans, ses descendants, les Ngatiwhare, sont toujours
revenus comme tangata whenua (humains appartenant
à cet endroit) pour garder la semence de Toi
bien vivante en ces lieux. «Voilà les
valeurs que nous voulons que l’école
transmette à nos enfants. Ces mêmes valeurs
qui doivent inspirer notre façon d’exercer
le leadership.» C’est ce retour à
l’esprit de Toi, son ancêtre, qui est
à l’origine de la métamorphose
de la communauté de Te Whaiti .
Tout a commencé par un live-in, un week-end
passé entièrement à l’école,
pendant lequel les membres du conseil scolaire ont
d’abord fait une profonde auto-analyse, une
prise de conscience de leurs forces, de leurs faiblesses
et de leurs démons intérieurs. Un bref
examen du contexte suffit à mesurer l’importance
du défi qu’ils avaient à relever:
une région isolée, un taux de chômage
avoisinant les 100%, aucune éducation préscolaire,
un milieu familial ne favorisant pas toujours l’apprentissage,
des jeunes parents de 15, 16 ou 17 ans continuant
à grandir tout en élevant leurs enfants...
«C’était terrifiant, mais ceux
qui ont choisi de rester, et c’était
la majorité, se sont dit : faisons simplement
notre possible. »
Cette rencontre a servi de catalyseur à tout
le processus. «Nous avons d’abord formé
un cercle très serré où chacun
a eu son mot à dire. Puis nous avons amené
nos conjoints et nos enfants et nous nous sommes mis
au travail. Comme nous nous amusions, nous avons créé
un mouvement qui a attiré l’attention
dans la communauté et a donné à
plusieurs l’envie de s’y joindre. C’est
ainsi que le ballon s’est mis à tourner»,
raconte Earl Rewi, alors président du conseil.
Pendant les cinq années qui ont suivi le rapport
dévastateur du ERO, les décisions concernant
les enfants ont été prises de façon
communautaire, en partageant le leadership. Les hui
(rencontres) avaient lieu dans des salles de club
plutôt qu’à l’école
ou dans les marae (lieux de culture traditionnelle)
afin que personne parmi les Kaumatua (aînés),
les professeurs et les membres du conseil, ne se sente
obligé de diriger la réunion.
Plutôt que d’invoquer ses piètres
conditions de vie, (isolement, chômage, etc.)
pour justifier ses maigres performances, la communauté
s’est engagée collectivement dans la
création du changement. Son objectif était
clair: «Offrir à nos enfants les choix
dont la majorité d’entre nous avions
été privés». Quand le gouvernement
a décidé d’allouer un budget spécial
pour «éliminer les barrières à
l’apprentissage des enfants», la communauté
en a identifié plusieurs, incluant l’isolement
de l’école et les problèmes de
transport. La communauté a donc fait une demande
de fonds pour acquérir son propre autobus scolaire,
évitant ainsi le transport des 56 écoliers
du niveau primaire par l’autobus de l’école
secondaire régionale, ce qui les obligeait
à quitter à 7heures pour ne revenir
qu’à 18 heures. Comme il n’y a
ni magasins, ni transports en commun à Te Whaiti,
l’acquisition de cet autobus scolaire a permis
à la communauté de conduire le samedi
les équipes sportives et leurs supporteurs
à Rotorua pour participer à des compétitions
et de ramener du supermarché ses provisions
hebdomadaires.
L’adoption des technologies de l’information
a été un autre moyen de contrer l’isolement
de la communauté et de préparer l’avenir
des enfants. Pour minimiser le financement, on a choisi
de louer des ordinateurs portables. L’achat
d’ordinateurs de bureau et la construction d’une
nouvelle salle de classe auraient forcé l’école
à débourser $200 000. Aujourd’hui,
il y a un portable pour deux étudiants parmi
les plus âgés, et les professeurs s’occupent
de les mettre à jour. Ils ont récemment
construit leur propre serveur pour mettre tous les
ordinateurs de l’école en réseau,
et ils ont adopté un fournisseur de service
Internet par satellite pour s’assurer des communications
plus rapides et plus fiables. Internet a donné
aux élèves l’accès au monde
extérieur.
Les membres du conseil scolaire étaient conscients
qu’ils seraient l’objet d’une étroite
surveillance en ce qui concerne la gestion financière
des différents projets. Le président,
Earl Rewi, leur a dit qu’il appuierait toute
initiative visant la collecte ou l’utilisation
des fonds, tant qu’elle serait motivée
par le bien-être des enfants. Ainsi, le système
d’approvisionnement en eau posait des problèmes
à la communauté. «Des experts
sont venus de l’extérieur et ont dépensé
des dizaines de milliers de dollars, forant des trous
de sonde de plus en plus creux pour ne trouver finalement
que de l’eau rouillée. Nous avons ensuite
importé de l’eau à l’aide
de camions-citernes destinés au transport du
lait. Puis nous avons résolu de trouver nous-mêmes
une solution. Grâce aux connaissances d’Earl
qui est fermier, et avec le soutien de la communauté,
nous avons installé un nouveau barrage et un
système de canalisation qui ont réglé
les problèmes de tout le monde. » Nous
aurions pu faire tellement de choses pour nos enfants
avec tout cet argent qu’on a jeté dans
un trou d’eau !» C’est ainsi qu’on
voit les choses maintenant à Te Whaiti…
Dans le même esprit, les parents ont converti
le vieux hangar de l’autobus scolaire en une
nouvelle salle de classe, permettant d’économiser
au moins $10 000. Et ils ont dû fournir tout
le matériel, y compris les pelles.
Les membres du conseil disent que le succès
de l’école est directement proportionnel
au niveau d’engagement des parents et du reste
de la société. Or, historiquement, les
membres de la communauté n’accédaient
pas au niveau secondaire. Partant du principe que
le succès bâtit la confiance, on a d’abord
trouvé une épreuve que les élèves
pourraient réussir dès leur plus jeune
âge, mais qui leur paraissait d’abord
impossible à surmonter. Ravis de constater
que les élèves de leur école
primaire réussissaient à passer leur
certificat, les parents se sont mis à encourager
leurs enfants dans leurs travaux scolaires et à
se rendre eux-mêmes à l’école.
Aujourd’hui, la salle des professeurs ferme
rarement avant 18h00 et les parents s’y arrêtent
pour bavarder, car ils ont l’impression d’y
avoir leur place. Certains ont même recommencé
à étudier!
Mais pour préparer un avenir prometteur, la
technologie ne suffit pas. Il est également
important d’asseoir son identité sur
des bases solides. Les parents ont donc insisté
pour que leurs enfants retrouvent la vigueur de leur
riche héritage maori et parlent le langage
Te Reo couramment. Les plus jeunes commencent leurs
études en immersion totale et les plus vieux
reçoivent un enseignement bilingue: en maori
et en anglais. Il n’y a pas si longtemps, pour
de nombreux parents, le seul fait de parler maori
à l’école leur méritait
un châtiment corporel!
Quand le ministère de l’Éducation
a présenté sa vision des «écoles
de demain» (Tomorrow’s Schools), il a
conseillé à ceux qui ne savaient pas
comment s’y prendre de choisir comme modèle
une école qui avait «réussi»
et de l’appliquer quelque soit le contexte.
«Ce modèle ne convenait pas à
ce que nous voulions faire ici ; nous devions inventer
notre propre système. Notre petite communauté
d’anciens travailleurs forestiers ne comptait
pas d’avocats, de comptables, d’hommes
d’affaires, ni même de commerçants.
Nous étions mystifiés par les procédures
complexes et le langage hermétique des fonctionnaires
du ministère de l’Éducation. Nous
leur avons demandé de nous expliquer ce qu’ils
voulaient en termes simples. Puis, nous avons développé
notre propre matériel pédagogique et
nous avons écrit nos propres règlements
internes et nos procédures dans cinq cahiers
de couleurs différentes. Aujourd’hui,
plusieurs écoles veulent mettre la main dessus!»
Grâce à cette réussite, le complexe
d’infériorité de la communauté
à l’égard des experts a fait place
à une solide confiance en soi qui favorise
la collaboration avec le Ministère.
Le plus cher souhait de Earl Rewi, ancien président
du conseil scolaire, est de voir Te Whaiti continuer
de se développer. En 2001, les parents ont
décidé qu’il valait mieux fusionner
les deux écoles de la vallée pour le
bénéfice de leurs enfants. Ils ont organisé
un nouveau live-in pour identifier les meilleurs actifs,
pratiques, règlements et procédures
des deux écoles et créer en les combinant
une administration unique plus performante. En un
temps record, ils ont soumis un plan stratégique
en ce sens au ministère de l’Éducation.
À ceux qui doutaient de l’efficacité
d’une telle intégration, un membre du
Conseil a exprimé ainsi sa vision des choses
: «Notre nouvelle école possède
cinq salles de classe reliées par un corridor
de neuf kilomètres»...
L’école de Te Whaiti ne semble pas connaître
la courbe de Gauss, comme en témoignent ses
brillants résultats : chaque année,
tous les élèves de la classe terminale
obtiennent leur certificat d’études primaires
avec des notes supérieures à la moyenne.
En l’an 2000, les 17 élèves de
cette classe ont reçu un prix d’excellence
à l’examen national de mathématiques,
en se classant tous dans le premier décile.
Un élève de Te Whaiti a même remporté
le premier prix en technologie de l’information
dans un concours australien. Le ministère de
l’Éducation a octroyé des contrats
à l’école de Te Whaiti pour développer
des contenus éducatifs et donner une formation
en technologies de l’information dans les autres
écoles de la région. Les enfants explorent
le monde via Internet. Ils sont maintenant pleins
d’assurance et ont retrouvé confiance
en l’avenir. Et, fait remarquable, ils se sentent
tous responsables de leur propre apprentissage.
Ce type de «pensée latérale»
et d’approche communautaire a attiré
l’attention sur l’école de Te Whaiti,
qui reçoit fréquemment des visiteurs.
Ce que cette équipe a réussi par ses
efforts et son esprit innovateur suscite l’admiration
et sert d’inspiration à de nombreux éducateurs
et gestionnaires partout à travers le monde.
Tipu Ake ki te Ora, un modèle de gestion
pour les organisations innovatrices
En fidèles conservateurs de la tradition de
Toi, les membres de la communauté de Te Whaiti
n’hésitent pas à partager leurs
nouvelles connaissances avec d’autres organisations
désireuses de se tailler une place dans l’économie
du savoir. Les circonstances qui ont permis à
la communauté de tirer les leçons de
leur expérience, de les conceptualiser et de
les intégrer dans un modèle de gestion
pour les organisations innovatrices, constituent une
autre belle illustration de la philia.
Peter Goldsbury a fréquenté l’école
primaire de Te Whaiti. Ses parents y étaient
responsables d’un pensionnat qui dispensait
un enseignement secondaire, axé sur l’agriculture
et la menuiserie, aux jeunes garçons maoris
de la Nouvelle-Zélande. Il a quitté
Te Whaiti pour poursuivre sa carrière en génie,
gestion de projets, administration des affaires, conseil
technique et enseignement. En 1999, dans le cadre
d’un atelier de gestion de projets qu’il
animait à l’Université de technologie
de Auckland (AUT), il a accompagné un groupe
d’éducateurs indonésiens dans
son village natal, où il a renoué avec
d’anciens amis. Seule une grande ouverture d’esprit
et de cœur pouvait lui permettre de remarquer
que le processus de transformation de son école
dépassait les limites des sciences conventionnelles
de l’organisation, dont l’approche est
terriblement linéaire. Quand je l’ai
rencontré le printemps dernier, Peter débordait
d’enthousiasme à ce sujet : «En
un an ma vieille école primaire et la communauté
de Te Whaiti Nui-a-Toi m’ont appris plus de
choses sur le fonctionnement, la transformation des
organisations et la mise en pratique des projets que
tout ce que j’ai appris en plus de trente ans
de carrière! Pendant toutes ces années,
j’ai exploré les pratiques des entreprises
occidentales et plusieurs modèles comme ceux
de Maslow, Gantt, Juran, Demming, The Project Management
Institute, Drucker, Covey, la théorie du chaos
et de la complexité et combien d’autres...
Mais ce que j’ai trouvé à Te Whaiti
dépasse largement tout ce que j’avais
pu observer jusque-là! Je me suis rebranché
sur la sagesse autochtone et j’ai compris qu’elle
me donnait un nouveau cadre de compréhension
de mes trente années d’expérience
comme ingénieur et gestionnaire».
Le processus de transformation de Te Whaiti a fasciné
Peter Goldsbury à tel point qu’il y est
retourné diriger une recherche pour aider la
communauté à «extraire la magie
du kiwi», pour reprendre son image si vivante,
c’est-à-dire à conceptualiser
sa méthode naturelle unique et à la
diffuser comme nouveau modèle de leadership.
Peter, le conseil scolaire, les aînés
de la communauté, les professeurs de l’AUT
et quelques participants de son atelier de gestion
de projets ont travaillé bénévolement
pendant des mois à la conception de ce modèle
auquel ils ont donné le nom de Cycle de vie
- Tipu Ake ki te Ora (Tipu: croître de l’intérieur,
Ake: toujours plus haut, ki te Ora: vers le bien-être).
Mais le chemin vers la sagesse collective est loin
d’être rectiligne, comme Peter l’a
appris à ses dépens: «C’est
un grand privilège d’avoir été
choisi pour partager cette immense sagesse. Ce travail
est vite devenu une passion gratifiante, mais il n’a
pas été facile pour moi, un pakeha (néo-zélandais
d’origine européenne) de traduire, ne
serait-ce qu’une fraction de leur pensée
holistique et organique, dans un langage théorique
compréhensible par des organisations qui opèrent
dans un monde linéaire préoccupé
par les faits, les individus et les dollars! La communauté
de Te Whaiti fonctionne sur un plan organisationnel
très différent. Tipu Ake s’inspire
des interconnections entre les gens, la nature et
la spiritualité, bien qu’il renferme
aussi un grand nombre de principes modernes sur le
leadership, le travail en équipe, l’innovation,
la flexibilité et le changement». La
plupart des modèles contemporains empruntent
la voie d’une progression linéaire en
direction d’un objectif. Tipu Ake est un modèle
cyclique qui se concentre sur les comportements plutôt
que sur les processus. Il comprend sept niveaux inter
reliés, de telle sorte qu’on peut circuler
d’un niveau à l’autre ou agir à
tous les niveaux simultanément. Les gens de
Te Whaiti expliquent leur modèle en utilisant
la métaphore d’un totara (arbre) géant
croissant à partir d’une modeste petite
graine.
Le premier niveau du Cycle de vie de Tipu Ake est
le chaos, le lieu de la dégradation naturelle,
là où commence toute nouvelle vie. Les
idées prennent naissance dans cet humus
(kore), mais il faut du courage, du leadership
et de la vision pour faire germer les graines
(kakano), les idées. En générant
un sentiment d’engagement collectif autour de
ces idées, nous leur procurons les racines
(putake) dont elles ont besoin pour grandir.
Le tronc (tinana) représente
les processus organisationnels qui fournissent la
structure de croissance. Il comprend la pensée
conventionnelle relative aux projets et à la
gestion, incluant les structures, les procédés,
les politiques, le financement et les mesures de rendement.
C’est là que la plupart des organisations
concentrent leurs efforts. Par comparaison, les trois
niveaux supplémentaires que Tipu Ake ajoute
de part et d’autre de ce niveau reposent sur
la force du leadership. Les équipes d’un
projet innovateur sont comme les jeunes pousses, elles
doivent souvent construire leurs propres mécanismes
pour atteindre rapidement les niveaux plus élevés
et rassembler les connaissances dont elles ont besoin
pour mériter soutien et reconnaissance officielle.
Au-dessus du tronc, les branches
(pua) se déploient pour sentir collectivement
ce qui se passe: utilisation du sens commun pour évaluer
les processus organisationnels et les mesures analytiques,
compréhension des désirs de la clientèle,
recherche de nouvelles occasions d’innover et
endiguement des risques afin de garder l’organisation
sur la bonne voie.
Les fleurs (puawaitana)
se rapportent à la sagesse collective, ces
connaissances partagées qui aideront à
polliniser de nouvelles idées et à faire
face aux changements rapides dans l’environnement
de l’organisation.
Les fruits (ngahua) représentent
le niveau de bien-être collectif qui inclut
les résultats espérés par l’organisation
et ses principaux interlocuteurs. C’est «la
raison d’être» de l’organisation,
et des projets qui lui permettent de s’épanouir.
Tipu Ake ki te Ora est un cycle de vie; il comporte
des boucles réactives et proactives. Les gestionnaires
de projets peuvent reconnaître facilement les
parasites (ngarara): ce
sont les échecs et les attitudes qui, presque
quotidiennement, détruisent les projets pour
les «recycler» dans les couches souterraines
(ex: l’individu au moi envahissant qui veut
s’approprier tout le crédit, les jeux
de pouvoir ou les politiques qui détruisent
les équipes, les procédés inflexibles,
le choix peu judicieux des paramètres à
mesurer, le choc des valeurs ou l’abandon des
défenses personnelles). Les gestionnaires tentent
instinctivement de contrôler ces animaux nuisibles
(alias gestion du risque) pour prévenir la
mort d’un projet, et cela même quand un
projet agonise et qu’il devient inutile de faire
durer le supplice. Mais un échec (parasite)
à n’importe quel niveau du développement
nous ramène à l’humus. Tipu Ake
rappelle que c’est dans les courants souterrains,
la tourmente et le chaos que nous (oiseaux) trouverons
les graines de l’innovation. C’est en
y retournant régulièrement qu’on
peut canaliser l’énergie négative
qui nous remet en question, dans un processus de re-germination
qui à la fin renforcera l’organisation.
Loin d’être seulement un lieu négatif
de destruction, l’humus est le recycleur, le
lieu de réflexion, l’incubateur d’idées.
Par contre, le chancre (whiro),
est une «négativité sournoise»
qui détruit le cycle de vie. Cette pollution
s’insinue dans l’organisation ou dans
la communauté sous forme de colonisation, de
dépendance, de stigmatisation ou de pauvre
estime de soi. Ces poisons agissent lentement et tuent
l’âme. Une fois qu’on a reconnu
et vaincu ce cancer, les parasites deviennent faciles
à contrôler.n contrepartie, du côté
proactif, nous avons les oiseaux
(manu), ces entrepreneurs qui saisissent
ce qui se passe autour d’eux, s’abreuvent
à la sagesse collective et à la diversité,
piquent vers le sol pour y semer de nouvelles graines
(innovations, nouvelles occasions favorables) avant
de s’élever à nouveau pour encourager
la croissance à tous les niveaux et atteindre
de nouveaux sommets.
Il
y a une voie logique et naturelle dans le développement.
Elle suit les sept niveaux de la métaphore
et on ne peut pas les court-circuiter. Par exemple,
un arbre qui fabriquerait son tronc avant d’avoir
établi un solide système de racines,
ou qui verrait ses racines détruites par des
parasites, serait susceptible de tomber à la
première tempête. Idem dans les organisations;
pour croître, il faut qu’elles travaillent
au niveau plus élevé que le précédent.
Si ce dernier est le chaos, aucune réorganisation
au niveau des processus ne sera fructueuse à
moins qu’elle ne soit soutenue par les substances
nutritives (idées), le leadership et le travail
d’équipe sous-jacents. Voilà pourquoi
de nombreux projets échouent dans les organisations.
Une grande organisation (ou une société)
est comme une forêt. Elle ne peut pas décider
de façon unilatérale de devenir la plus
vaste et la plus haute forêt du monde. Elle
dépend totalement de tous les arbres individuels
qui la composent et qui se partagent ses ressources.
L’organisation, elle, dépend des différents
projets qui l’animent. Par contre, une graine
de kahikatea peut décider de devenir l’arbre
le plus haut de la forêt, d’élever
ses enfants autour de lui, de nourrir et d’être
nourri par les autres arbres de la forêt. Comme
généralement les grandes organisations
ne bougent que très lentement, chaque projet
a le loisir de développer le leadership, le
travail d’équipe, les processus et les
comportements nécessaires pour lui permettre
d’atteindre les plus hauts niveaux.
Comme dit Peter Goldsbury, «Dans la communauté
de Te Whaiti Nui-a-Toi, cette vision organique est
si naturelle, chez les plus jeunes comme les plus
vieux, qu’on dirait qu’elle se trouve
dans l’eau qu’ils boivent! C’est
cette façon de penser qui les aide à
demeurer proactifs au cœur d’un monde difficile,
complexe et en perpétuel changement».
Les gens de Te Whaiti demeurent impassibles devant
toute l’attention qu’on leur porte. «Pourquoi
les gens font-ils tant d’histoires? Nous ne
comprenons pas! Nous avons simplement fait de notre
mieux! » Ils décrivent les sept niveaux
du modèle Tipu Ake ki te Ora dans leurs propres
memes, les dictons de leur tradition
orale:
Tipu Ake ki te Ora a commencé à circuler
dans le monde entier. Sa force lui vient de l’esprit
de Toi (le partage des connaissances) et de la vision
limpide qu’ont les gens de Te Whaiti Nui-a-Toi
du bien-être collectif, Ora, où les ngahua
(fruits) sont abondants.
Encadré
Voici une merveilleuse légende maorie qui reflète
bien la pensée organique à l’origine
de Tipu Ake ki te Ora. Elle décrit
l’amour qui doit nous lier à notre communauté
et qui constitue la forme ultime de la philia.
Comment le kiwi a perdu ses ailes
Un jour, Tanemahuta (père des arbres)
marchait à travers la forêt. Il leva
les yeux sur ses enfants qui s’élançaient
vers le ciel, et remarqua qu’ils commençaient
à dépérir car ils étaient
dévorés par les insectes. Il parla à
son frère Tanehokahoka (père
des oiseaux) qui appela tous ses enfants à
la rescousse. Tanemahuta leur dit: «Quelque
chose est en train de dévorer mes enfants les
arbres. J’ai besoin que l’un de vous descende
de la canopée et vienne vivre sur le sol, pour
que mes enfants soient sauvés et que votre
maison aussi soit sauvée. Qui va venir?»
Le calme se fit, on n’entendit pas un oiseau
parler. Tanehokahoka se tourna vers Tui :
«Eh Tui, vas-tu descendre de la canopée?»
Tui leva les yeux vers les arbres et vit
la lumière du soleil qui filtrait à
travers les feuilles. Tui regarda en bas
vers le plancher de la forêt et vit la terre
sombre et froide, et il frissonna.
- «Kao (non), Tanehokahoka,
parce qu’il fait trop sombre et j’ai peur
de la noirceur».
Tanehokahoka se tourna vers Pukeko:
- «Pukeko, vas-tu descendre de la canopée?»
Pukeko regarda en bas vers le plancher de
la forêt et vit la terre froide et humide, et
il frissonna.
-«Kao, Tanehokahoka, parce
que c’est trop humide et je ne veux pas me mouiller
les pattes».
Le calme se fit, on n’entendit pas un oiseau
parler.
Tanehokahoka se tourna vers Pipiwharauroa:
- «Pipiwharauroa,vas-tu descendre de
la canopée?»
Pipiwharauroa leva les yeux vers les arbres
et vit la lumière du soleil qui filtrait à
travers les feuilles. Pipiwharauroa regarda
autour de lui et vit sa famille.
- «Kao, Tanehokahoka, Non, parce que
pour le moment je suis occupé à bâtir
mon nid».
Le calme se fit, on n’entendit pas un oiseau
parler. La tristesse était grande dans le cœur
de Tanehokahoka, parce qu’il savait
que si aucun de ses enfants ne descendait de la canopée,
non seulement son frère perdrait ses enfants,
mais les oiseaux n’auraient plus de maisons.
Tanehokahoka se tourna vers Kiwi:
- «Eh Kiwi, vas-tu descendre de la canopée?»
Kiwi leva les yeux vers les arbres et vit
la lumière du soleil qui filtrait à
travers les feuilles. Kiwi regarda autour
de lui et vit sa famille. Kiwi jeta un coup
d’oeil à la terre humide et froide. Regardant
encore une fois autour de lui, il se tourna vers Tanehokahoka
et dit: «Je vais y aller».
La joie était grande dans les cœurs de
Tanehokahoka et de Tanemahuta, parce
que ce petit oiseau leur redonnait espoir. Mais Tanemahuta
sentit qu’il devait prévenir Kiwi
de ce qui l’attendait. «Alors Kiwi,
est-ce que tu réalises que si tu descends de
la canopée, tu vas devoir développer
des pattes fortes et épaisses pour pouvoir
déchirer les bûches sur le sol, et tu
vas perdre tes belles plumes de couleur et tes ailes
afin que tu ne sois plus capable de remonter vers
la canopée? Et tu ne verras plus jamais la
pleine lumière du jour. Le calme se fit, on
n’entendit pas un oiseau parler. «Kiwi,
vas-tu descendre de la canopée?»
Kiwi jeta un dernier coup d’œil
à la lumière du soleil qui filtrait
à travers les feuilles et lui fit un adieu
silencieux. Kiwi jeta un dernier coup d’œil
aux autres oiseaux, à leurs ailes et leurs
plumes colorées et leur fit un adieu silencieux.
Regardant encore une fois autour de lui, il se tourna
vers Tanehokahoka et dit: «Je suis
prêt».Alors Tanehokahoka se tourna
vers les autres oiseaux et dit:
«Toi Tui, parce que tu as eu trop peur
de descendre de la canopée, désormais
tu vas porter deux plumes blanches à la gorge
en signe de lâcheté. Et toi Pukeko,
parce que tu n’as pas voulu te mouiller les
pattes, désormais tu vivras dans le marécage.
Pipiwharauroa, parce que tu étais
trop occupé à bâtir ton nid, tu
ne bâtiras plus jamais un autre nid, mais tu
pondras tes oeufs dans le nid des autres oiseaux».
«Mais toi Kiwi, à cause du grand
sacrifice que tu as consenti, tu deviendras le plus
connu et le plus aimé de tous les oiseaux d’Aotearoa».
(Le kiwi est l’oiseau national de la Nouvelle-Zélande).
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Pour plus d’information concernant le Cycle
de vie Tipu Ake ki te Ora, les séminaires qui
sont offerts, ou une comparaison avec d’autres
modèles de leadership, visitez le site www.tipuake.org.nz
Merci a Andree pour ses recherches et pour son koha
francais. Nous en sommes tres reconnaissants!
Our thanks to Andree Mathieu who spents many
hours listening, researching and interpreting Tipu
Ake to publish it on the L’Agora website http://agora.qc.ca/mot.nsf
All stories and intellectual property associated
with Tipu Ake will remain for all time at Te Whaiti
Nui-a-Toi. The people there are its guardians and
gift it to the world for the well-being of all its
future childrens.
The Tipu Ake Lifecycle – A Leadership Model
for Innovative Organisations
© 2001 Te Whaiti Nui-a-Toi see www.tipuake.org.nz
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here to download the French version Powerpoint show
and natural (organic) growth view